Avec Mustang, l’honnêteté ne paie pas

« Être loyal et honnête ne m’a causé que des soucis » Quelques mots simples pour lancer sur une rythmique funky le nouvel album de Mustang, le trio de Jean Felzine. “Memento Mori” est l’une des grandes réussites de cette année 2021. Keep the faith !

Avant d’entamer une grande tournée automnale. Jean Felzine trouve entre deux cours de guitares par visio, le temps de nous accueillir dans son appartement de Montreuil. L’homme, fidèle à son image, cheveux en arrière, est retombé sur terre après avoir longtemps été annoncé comme le nouveau grand leader du rock français. Ses textes soignés, son chant maîtrisé et sa musicalité presque innée, était effectivement porteuse de belles promesses.

À l’heure de la pandémie, le groupe de Jean Felzine a perdu de sa superbe, le batteur vient d’être remplacé, le bassiste habite toujours Clermont-Ferrand et le premier changement depuis les débuts du groupe vient d’avoir lieu afin de préparer la future tournée.

À l’heure de la maturité, la flamme rock brûle toujours dans le cœur de Jean Felzine. « J’ai vécu à Paris dix ans, de 2009 à 2018, raconte Jean Felzine. Je suis à Montreuil depuis 3 ans. »

Paris, c’était le moment de la grande époque de Mustang pour ce groupe formé à Clermont-Ferrand par trois potes de lycée.

« Nous étions, avec Rémi et Johan, tous les trois en seconde dans la même classe. J’ai commencé la guitare à ce moment-là, Johan a pris la basse et Rémi la batterie. On a appris à jouer ensemble mais on s’est surtout mis à acheter des disques ensemble et à écouter de la musique. Il n’y avait pas vraiment de musique à la maison, le stock d’influences s’est vraiment fait à ce moment-là. »

En fait, le dealer officiel de musique était Johan. Celui-ci empruntait les disques à la médiathèque puis les gravait pour ses amis. « Nous écoutions beaucoup de rock des années 50 mais nous avons plutôt commencé par les Stooges, le Velvet underground. »

Surprenant de la part d’un groupe qui trimballe depuis ses débuts, sans doute aussi à cause de la banane, une image de Stray cats à la française. « Je me bats depuis le début pour que l’on ne dise pas rockabilly car c’est une musique très précise avec une contrebasse qui a duré deux ou trois ans avec une poignée de label américain. »

Mustang a toujours opté pour une formule simple et efficace, le trio, guitare, basse, batterie avec l’apport d’un synthétiseur. « D’accord, le rockabilly a été une influence mais nous n’avons jamais dit que nous étions un groupe de rockabilly. Nous faisions des chansons plutôt pop et mélodique, avec toujours un synthétiseur. »

Il n’empêche, le nouvel album a une couleur différente des autres. Jean Felzine s’en défend, mais l’objet paraît plus cynique, moins léger. L’époque a changé, Mustang aussi, c’est une évidence audible quoiqu’en dise son auteur. « Nous faisons toujours la même musique, juste peut-être un peu mieux. Il n’y a jamais eu de rupture pour nous, nous faisons toujours peu ou prou la même chose, des chansons pop pas mal énergiques, jouées par des guitares, c’est vrai, influencées par les années 50, et toujours des synthétiseurs. Nous avons aussi beaucoup écouté Suicide, le rock allemand des années 70. Vraiment on fait la même chose. »

Soit, cherchons la différence ailleurs. Dans les paroles peut-être. Le groupe se fait aujourd’hui moins léger, plus cynique. « Cela dépend des chansons mais c’est vrai, nous n’avons jamais été aussi, disons grave, sur tout un album. Mais sur le premier il y avait des chansons très légères comme “Anne-Sophie”, que j’adore et que nous jouons toujours sur scène mais aussi “Le pantalon” ou “La plus belle chanson du monde”, des chansons un peu plus sombres mais nous n’avions peut-être pas eu cette cohérence sur tout un album. »

Jean Felzine
Chanteur du groupe Mustang

Sans être générationnel à la manière d’un album de Mylène Farmer (lol), “Memento Mori” dresse effectivement en une dizaine de chansons un drôle de portrait de l’époque entre cynisme, et réalité, avec une pointe de jalousie parfaitement assumé après dix ans passé à frapper à la porte d’un succès grand public encore jamais arrivé. « Ce disque n’est pas militant, je n’ai jamais été militant à quoi que ce soit. » Et Jean Felzine d’enfoncer le clou. « Bertrand Cantat, Damien Saez, c’est tellement des gens que je n’ai jamais écoutés. Le rock français, cela n’a jamais été notre truc, sauf peut-être des choses comme Métal urbain… Mais pas Noir Désir. Nous avons toujours voulu être en rupture avec ces groupes-là que je trouvais rempli de prétention littéraire. Ce n’était pas notre truc. »

Quand même, Mustang partage avec la fine fleur du rock français une réalité, celle de faire sonner la langue de Molière en la mettant en musique. Une réussite rare lorsque l’on ne tombe pas dans la variété. « Cela vient de mon amour pour le chant. Je ne porte pas Noir Désir dans mon cœur mais Bertrand Cantat est un vrai chanteur, on peut lui accorder cela. Un vrai chanteur sait choisir des mots musicaux à chanter mais c’est vrai, beaucoup de mots dans la langue française ne le sont pas. »

Jean Felzine écrit et compose souvent seul, parfois avec Johan. Avec lui, il a composé “Loyal et honnête”, un vrai contre-pied à l’opposé de ce qu’il veut dire. « Je dis que le crime paye, car je le pense. En tout cas dans cette vie. Cela m’a fait rire d’écrire des choses comme “Moi qui me piquais de vertu, je pétais plus haut que mon cul.”

 

Cette chanson est, commercialement parlant, au-dessus du lot. Pourtant le groupe n’a pas voulu encore la sortir en single, alors que plusieurs autres titres le sont déjà. « C’est la première chanson de l’album mais elle est peut-être un peu longue. Après je ne suis pas obsédé par le fait de passer en radio mais c’est vrai, cette chanson est l’une des plus riches musicalement. On l’a mis en ouverture de l’album »

Moins commerciale, la deuxième chanson “Fils de Machin” stigmatise avec un certain humour cynique les enfants de stars devenus stars à leur tour. « Je les plains et je les jalouse un peu. Je vois toujours les chansons comme un personnage qui s’exprime et que je dois incarner comme chanteur. C’est mon boulot. Là, c’est quelqu’un qui voit tous ces fils de à la télé et se dit qu’il aimerait bien être à leur place. Évidemment, cela m’est arrivé de penser comme cela. Après, je ne pas dire non plus que je leur en veux même si certains ont plus ou moins de talents que d’autres mais la plupart jouissent d’un petit bonus qui tient plus au fait de naître dans un milieu artistique ou médiatique. Ce n’est pas vraiment de leur faute. »

 

https://www.youtube.com/watch?v=8bCw52hynKk

 

Autre titre très fort de l’album “Pôle emploi, gueule de bois”. Ce titre raconte, toujours sur un mode cynique ce que deviennent les allocations-chômage… « C’est surtout la chanson d’un amour qui se termine, d’un couple en bout de course, lui boit son chômage, bouffe des pizzas, prend du poids, ne baise plus sa meuf. Je trouvais cela marrant, j’ai essayé de faire une vignette un peu à la Reiser mais je ne prends pas d’engagement. Ce n’est peut-être pas politiquement correct mais bon. Je connais bien Pôle emploi, en tant qu’intermittent je suis considéré comme chômeur »

Difficile de situer alors l’engagement réel de Jean Felzine, mais il le confirme sans équivoque : « Je ne suis pas Front national (ndr : Rassemblement national désormais) mais là c’est juste que cela me faisait marrer, cela n’allait pas plus loin que cela. Je voulais surtout faire une chanson émouvante car c’est triste ce que cela raconte. »

“Dissident” par contre est lui vraiment engagé. « On voit bien l’ampleur pris par le complotisme ces derniers temps. Là encore, cela me faisait marrer de me mettre à la place de ces gens qui se disent libres penseurs et qui récitent le catéchisme de leur gourou. » L’occasion quand même pour Jean Felzine de parler de « tuer le président. ». Encore une fulgurance humoristique… « Écrire une chanson, c’est ludique. On ne fait pas de cathédrale, ni de symphonie. Je prends la chanson au sérieux, j’aime bien avoir de belles harmonies, que la chanson soit belle. J’essaie de faire une jolie mélodie, mais le second degré, je n’ai jamais compris vraiment ce que c’était. Cette chanson a été écrite en deux minutes car j’ai eu à peine à exagérer ce que disent les complotistes. »

Dans un monde aseptisé, Jean Felzine ne se retient pas. Et c’est tant mieux. « Si je faisais une chanson contre le Front national, ce que je ne ferais pas car c’est trop facile, je dirais pas dans la chanson : “Toi qui vote Front national, méchant” mais je dirais, à la première personne, pourquoi moi, je vote Front national. Je trouve cela plus intéressant de l’incarner. C’est comme, dans un roman policier, se mettre dans la tête d’un tueur. »

La chanson “Pas de Paris” est également très intéressante car elle revient sur l’histoire et les désillusions du groupe lors de ses débuts. « Nous sommes avec Mustang arrivé très jeune à Paris. Il y avait un certain engouement autour de notre premier album. On nous a pris de notre garage où l’on répétait en banlieue de Clermont et nous avons même fait quelques plateaux télé. Nous étions complètement déphasés. Et il y a à Paris cette idée où il faut se vendre très très vite, être capable de parler de soi très très vite, d’avoir l’air d’être un artiste tout de suite alors que nous étions un peu plouc. Il y avait un choc culturel à mettre dans une chanson moi j’exagère souvent les choses, je pousse les trucs que je trouve marrant. »

La derrière chanson du disque, avec son titre en latin, renvoie une nouvelle fois à Bertrand Cantat et son sublime “Amor Fati”. « Je ne sais pas, mais ce qui est sûr, c’est que je n’écoute pas Bertrand Cantat. J’écoute davantage de la country, beaucoup de saouls, de rhythm’n’blues, du jazz, du classique, des choses auxquelles je ne comprends rien mais en musique francophone, j’aime beaucoup Brigitte Fontaine, Jean-Luc Le Ténia et puis des artistes des années 70 comme Michel Polnareff ou William Sheller. »

 

Memento Mori

 

Soutenu désormais par Christophe Lameignère , un ancien « big boss » de chez Sony, dans une nouvelle structure appelée Prestige mondial, le groupe peut encore croire à son avenir. Le succès critique de l’album est indéniable, le press-book conséquent. Reste à passer de l’autre côté du miroir et sortir de sa chapelle indépendante afin, enfin, de parler au plus grand nombre.

« Que l’album soit un succès critique je m’en réjouis mais je me suis demandé souvent si cela valait le coup de continuer. En plus le rock c’est quand même une musique difficile, faut répéter, il y a une partie logistique assez lourde. Ce n’est pas la musique la plus simple à faire aujourd’hui. C’est plus simple d’acheter un ordinateur et de faire la musique uniquement avec un ordinateur. Et cela peut être très bien. Le rock, fatalement, est devenu une musique plus chère à fabriquer. »

 

Contre vents et marées, Mustang se tient désormais prêt à se remettre en selle et, en attendant la fin des restrictions sanitaires, ronge son frein. L’album est terminé depuis plus de deux ans, et les nouvelles ambitions de reconquête du territoire stoppées nettes. « On a décidé de sortir l’album quand même au mois de mars et je pense que l’on a bien fait. L’idée maintenant est d’essayer d’en vendre suffisamment pour en refaire un. Si déjà on pouvait vendre les 2 000 disques que nous avons pressés et refaire un pressage, que le petit engouement médiatique autour de ce disque nous permettre de tourner, déjà ce serait bien car notre musique est d’abord vouée à être jouée sur scène. Le rock est aujourd’hui commercialement devenu une musique marginale mais qui continue d’attirer les gens sur scène. Cet album est un argument pour remonter sur scène, ce que nous n’avions pas tellement fait depuis six ou sept ans. Nos boulots de base, c’est de faire de la musique, pas des clics sur Instagram ! »

 

Live au Chabada

 

Texte :Patrick Auffret

Photo Jean Felzine : Patrick Auffret

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